Pour la troisième fois, les députés sénégalais ont dit non. Ce mardi 3 novembre, l'Assemblée nationale a rejeté en séance plénière le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, après deux refus en commission.


Pour la troisième fois, les députés sénégalais ont dit non. Ce mardi 3 novembre, l'Assemblée nationale a rejeté en séance plénière le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, après deux refus en commission. Un nouveau revers pour le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, au moment où le pays cherche à renouer avec le Fonds monétaire international (FMI). Et derrière ce blocage budgétaire se joue une rupture politique de plus en plus visible entre les deux hommes qui incarnaient hier l'alternance : le chef de l'État et Ousmane Sonko, aujourd'hui président de l'Assemblée.

Trois rejets en moins de deux semaines

Le texte était présenté par l'exécutif comme indispensable pour adapter les finances publiques aux nouvelles contraintes économiques. Mais il se heurte depuis des semaines à la résistance de la majorité parlementaire, dominée par le Pastef. Le fil des événements dit l'ampleur du désaccord. Le 23 octobre, la Commission des finances et du contrôle budgétaire rejette le projet. Le 27, à la demande du ministre de l'Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, le texte est renvoyé en commission pour poursuivre les discussions et répondre aux préoccupations des élus. Mais le 30 octobre, après un nouvel examen, la commission maintient son opposition. La plénière du 3 novembre était donc une dernière tentative. Elle a échoué.

Des finances sous tension

Pour comprendre l'enjeu, il faut regarder les chiffres. Le projet révise sensiblement les prévisions initiales : les recettes passent de 6 188,8 à 5 848,7 milliards de francs CFA, tandis que les dépenses grimpent de 7 433,9 à 7 583,9 milliards. Résultat, le déficit est réévalué à 1 735,2 milliards, soit 7,6 % du PIB, contre 5,4 % dans la loi de finances initiale. Les subventions énergétiques pèsent lourd dans cette équation : leur enveloppe monte à 790,3 milliards, soit 540,3 milliards de plus que prévu. En contrepartie, les crédits d'investissement sont rabotés de 555 milliards. Autant d'arbitrages qui interrogent : comment préserver l'investissement public tout en soutenant les ménages ? Pour le gouvernement, ce n'est donc pas une simple formalité parlementaire. Il s'agit d'ajuster les engagements de l'État aux ressources réellement disponibles et de sécuriser les dépenses prioritaires. Dans un communiqué du 31 octobre, le ministère de l'Économie avait d'ailleurs prévenu que prolonger l'incertitude budgétaire risquait de tendre la trésorerie publique et de compliquer la mobilisation des financements nécessaires à l'exercice 2026.

Le FMI en ligne de mire

L'autre enjeu, c'est le FMI. Le Sénégal veut rétablir un cadre de coopération avec l'institution, alors que l'accès aux marchés financiers est difficile et que la soutenabilité de ses finances publiques suscite des questions. Selon Reuters, l'adoption de cette loi rectificative est jugée cruciale pour avancer vers un nouveau programme. Le blocage au Parlement risque donc de compliquer les discussions avec les partenaires financiers, alors que Dakar a besoin de restaurer la confiance. Au-delà de la querelle entre députés et gouvernement, c'est la crédibilité financière de l'État qui est en jeu, de même que sa capacité à tenir ses engagements. Chaque jour d'incertitude de plus peut peser sur les anticipations des investisseurs et des bailleurs.

Diomaye Faye et Sonko, deux pôles de pouvoir

Difficile aussi de séparer ce feuilleton budgétaire de la recomposition politique en cours. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, qui avaient porté ensemble l'alternance de 2024, appartiennent désormais à deux camps distincts. La rupture date de mai 2026, quand le chef de l'État a mis fin aux fonctions de son Premier ministre. Ousmane Sonko a ensuite pris la présidence de l'Assemblée nationale, et le Pastef a refusé d'entrer dans le nouveau gouvernement. De son côté, le président Faye a lancé la structuration de son propre mouvement politique. Face à face, donc : un exécutif dirigé par le chef de l'État et une majorité parlementaire tenue par le parti de son ancien allié. Dans ce contexte, les rejets à répétition prennent une coloration politique. Ils montrent la difficulté de l'exécutif à convaincre la majorité sur un dossier aussi décisif que les finances publiques, et les limites d'une cohabitation entre deux centres d'influence nés de la même dynamique, mais dont les chemins se sont éloignés. Le gouvernement avait pourtant misé sur le dialogue. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô avait invité les députés à déposer des amendements précis et à faire passer l'intérêt des populations avant tout : « Ne punissez pas le peuple. Présentez vos amendements », avait-il lancé en conférence de presse. Le ministère des Finances affirme de son côté avoir répondu en détail aux préoccupations du groupe parlementaire Pastef, notamment sur les subventions énergétiques, les bourses de sécurité familiale et les dépenses prioritaires. Il regrette qu'aucun amendement ni aucune contre-proposition formelle n'ait été formulé par la commission après plusieurs séances d'échanges. Une lecture que la persistance du désaccord semble contredire.

Et maintenant ?

Ce troisième rejet ouvre une période d'incertitude. L'exécutif doit désormais examiner les voies institutionnelles et juridiques pour sortir de l'impasse, en évitant que le conflit politique ne vire à la crise de gouvernance durable. La situation pose une question de fond : comment concilier contrôle parlementaire, responsabilité du gouvernement et continuité de l'action publique ? Le Parlement a toute légitimité pour examiner, questionner et amender le budget. Mais l'exécutif doit aussi disposer d'un cadre financier assez stable pour faire fonctionner l'État et répondre aux besoins des citoyens. Car derrière les chiffres et les rapports de force, ce sont bien les investissements publics, les dépenses sociales, les services essentiels et le quotidien des Sénégalais qui sont en jeu. Le pays doit sortir de l'impasse parlementaire, rassurer ses partenaires financiers et empêcher que les divisions au sommet de l'État n'hypothèquent son avenir économique. La capacité de Bassirou Diomaye Faye et d'Ousmane Sonko à dépasser leur affrontement pèsera lourd dans la suite.



N'DAW, spécialiste des questions internationales