La dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI) continue de susciter de nombreuses réactions dans la sphère politique et intellectuelle ivoirienne.



La dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI) continue de susciter de nombreuses réactions dans la sphère politique et intellectuelle ivoirienne. Entre appels à une refonte en profondeur et inquiétudes sur la stabilité du système électoral, le débat prend une nouvelle ampleur autour de la nature de l’organe appelé à lui succéder. Pour certains observateurs, l’enjeu dépasse la simple réforme institutionnelle et touche directement à la consolidation de la démocratie et à la restauration de la confiance entre acteurs politiques. C’est dans ce contexte de réflexion et de tensions sous-jacentes que s’inscrit l’analyse du consultant média et analyste sociopolitique Ahouman Gaël Lakpa, invité de Younès Djama sur IFRIKYA FM, où il propose une lecture technique, structurée et résolument tournée vers la professionnalisation du processus électoral ivoirien. Interview...


        ...Face aux contestations accumulées depuis plusieurs années. Pour d'autres, elle crée un voile d'incertitude autour de l'avenir du système électoral ivoirien. Quelle forme prendra la structure qui va succéder à la Commission électorale indépendante, CEI, désormais dissoute ? Parmi les voix qui se sont exprimées ces derniers temps, Ahouman Gaël Lakpa, consultant média, analyste sociopolitique ivoirien, il développe une certaine idée de ce que sera la prochaine commission électorale. Il plaide pour une commission sans partis politiques avec quelques nuances néanmoins, ainsi qu'une commission électorale dirigée par des techniciens. Nous en débattons d'ailleurs avec lui dans cet entretien. Tout d'abord, pourquoi selon vous toute cette polémique autour de la dissolution de la Commission électorale indépendante?


        Tout d'abord, je voudrais euh monsieur Younes vous remercier pour ce moment que vous m'accordez de donner euh mon point de vue sur la situation euh de sur ce sujet important, disons, de la commission électorale en Côte d'Ivoire. Alors déjà euh votre première question, euh je dirais déjà à ce niveau-là que euh la polémique autour de la commission électorale en Côte d'Ivoire euh est presque normale dans le contexte ivoirien que nous connaissons parce que la question électorale chez nous est extrêmement sensible. Alors il faut le savoir euh depuis plusieurs années, euh une partie importante de la classe politique estime ne plus avoir totalement confiance dans l'organe électoral. À partir de ce moment-là, chaque élection devient source de tensions avant même le vote et vous l'avez pu vous avez pu le constater à tous les plans, au plan national, on le constate, au plan international et tout. Donc en fait en réalité, la CEI est devenue au fil du temps un symbole politique plus qu'une simple institution technique. Chaque camp soupçonne l'autre de vouloir contrôler le processus. Donc lorsque sa dissolution intervient maintenant, euh certains y voient une opportunité de réformes profondes, pendant que d'autres craignent une reconfiguration politique euh du système électoral. Mais au fond en réalité, euh le vrai débat ne devrait pas être émotionnel ou partisan, vous serez certainement d'accord avec moi, la vraie question est celle de la confiance. Comment bâtir un organe électoral capable d'être accepté par tous avant même les résultats des élections ? C'est cela l'enjeu aujourd'hui.

      Dans une récente analyse, vous écrivez, je cite, la question essentielle aujourd'hui est simple: quel organe électoral voulons-nous pour la Côte d'Ivoire de demain? Je vous retourne la même interrogation. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

        Oui, je veux dire que la Côte d'Ivoire est arrivée à un moment où elle doit sortir définitivement des petits bricolages électoraux permanents. Nous avons besoin d'une institution moderne, crédible et techniquement solide. Voilà. Donc pendant longtemps, les commissions électorales africaines ont été conçues comme des espaces de partage politique entre partis. Or, cette logique montre aujourd'hui ses limites et elle l'a montré durant toutes ces années. Euh une élection ne doit plus être administrée comme euh une bataille politique mais comme une opération technique de haut, de haute précision. Parce que vous ne pouvez pas... vous êtes d'accord avec moi que des partis politiques ou même des organisations de la société civile portant des indépendants, étant dans le jeu électoral, étant compétiteurs, ne peuvent pas être compétiteurs et à la fois arbitres. Voilà donc c'est ce que je veux dire à ce niveau. L'organe électoral de demain doit rassurer aussi bien le pouvoir que l'opposition mais surtout les citoyens. Cela suppose plus de transparence, plus de technologies... oui, j'insiste là-dessus, la technologie n'est pas du tout dans nos élections. Euh des audits réguliers du fichier électoral, une meilleure traçabilité des résultats et surtout une administration électorale moins politisée. Moins politisée, mais aussi même... euh je vais plus loin pour dire que même les organisations de la société civile qui sont dans le processus doivent en sortir parce qu'en réalité la plupart des organisations de la société civile qui se retrouvent dans l'appareil électoral, sont très souvent des sociétés civiles qui représentent en réalité des appendices ou bien des satellites de partis au pouvoir. Donc si vous voulez, c'est comme blanc bonnet, bonnet blanc. Donc ces organisations de la société civile même aujourd'hui sont aussi problématiques. Parce que quand ils sont au sein de cette organisation électorale là, ils sont soit penchants pour le pouvoir ou même penchants pour l'opposition. Donc là-bas aussi il y a une bataille. Donc je vais plus loin pour dire que même les organisations de la société civile aussi on doit revoir à ce niveau. Donc la stabilité de notre pays aussi euh dépend énormément de la confiance dans son système électoral. Lorsqu'un peuple doute du processus, la crise peut commencer avant même euh le premier bulletin de vote.



      Concernant la composition de la nouvelle structure, vous suggérez pour le moins de faire sortir définitivement les partis politiques de la gestion de la commission électorale, c'est audacieux quand même comme plaidoyer.


     Oui et je vais le redire. C'est audacieux mais je pense que c'est devenu nécessaire. Les partis politiques ont vocation à conquérir le pouvoir. C'est leur rôle naturel. Mais justement, pour cette raison, ils ne peuvent pas être à la fois compétiteurs et gestionnaires du terrain de compétition. C'est ce que je disais tout à l'heure. Depuis des années, la présence des partis dans la CEI est censée garantir l'équilibre, c'est ce qu'on a pensé au départ. Mais dans la pratique, cela transforme souvent l'institution en espace de confrontation permanente. Chaque décision devient politique, chaque débat devient conflictuel. Attention, cela ne veut pas dire qu'il faut exclure les partis du contrôle démocratique, et ça je tiens à le préciser. Voilà, ils doivent avoir accès aux données, au suivi des opérations, aux voies de recours, aux mécanismes d'observation. Mais administrer directement l'appareil électoral crée une confusion qui entretient la méfiance. Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire gagnerait à professionnaliser totalement l'organisation des élections ainsi tout le monde pourra être à l'aise et puis on espère que cela pourra nous éloigner des crises et en renforcer notre démocratie.



        Selon vous, une commission électorale dirigée par des techniciens est-elle de nature à garantir euh toute la transparence et à même de contenter tout le monde?

      Oui, je le conviens, mais euh aucune structure humaine n'est parfaite, il faut le dire. Mais une administration dirigée par des techniciens euh réduit considérablement les blocages politiques internes. Quand vous mettez des statisticiens, des magistrats, techniques, des experts en système d'information, des démographes ou des spécialistes électoraux au cœur du dispositif, vous déplacez le débat du terrain politique vers le terrain professionnel. Donc l'objectif est simple, c'est sécuriser la liste électorale, améliorer la remontée des résultats, parce que là aussi il y a beaucoup de problèmes, garantir la traçabilité des procès-verbaux, et réduire les manipulations humaines. Et là ça me fait un peu sourire parce que en terme de manipulation humaine c'est un gros problème euh dans notre processus électoral. Mais la transparence ne dépend pas seulement des hommes, il faut le dire. Elle dépend aussi des mécanismes. Il faut des audits indépendants. Vous verrez que depuis plusieurs années, euh des organisations politiques, ONG, autres demandent l'audit de la liste électorale mais comme c'est tellement politique, l'audit est perçu comme un péché de lèse-majesté, personne ne veut en parler pourtant c'est très important. Donc si ce sont des techniciens qui dirigent pour le professionnalisme ils seront obligés de passer à l'audit. Et une forte aussi, il faut une forte cybercriminalité, il faut une digitalisation sérieuse du système et surtout une transparence totale autour des données électorales. À ce moment-là la confiance électorale ne sera pas... on sait, ne se décrète pas. Mais elle se construit techniquement et politiquement. Donc il y a une question de volonté politique, il y a une question de volonté euh citoyenne. Donc il faut que tous ensemble on puisse accepter d'ouvrir le débat et de proposer à la Côte d'Ivoire ce qu'il y a de mieux.

      Vous proposez la création d'une cour électorale spécialisée, quel sera son rôle euh selon vous?


    Oui, oui. Il ne faut pas avoir peur de le dire, de le faire ou de l'essayer. Aujourd'hui dans beaucoup de pays africains les contentieux électoraux deviennent immédiatement politiques avant même d'être juridiques. Voyez-vous ? Chaque décision est interprétée selon les appartenances partisanes. Voilà. Donc une cour électorale spécialisée permettrait justement de professionnaliser le traitement des litiges électoraux. Son rôle serait de traiter rapidement les contestations, d'analyser les preuves, de rendre des décisions motivées et juridiquement solides. Vous voyez un peu, c'est ce que je veux dire par cela. Et puis cela permettrait aussi d'éviter que les tensions électorales ne débordent dans les rues. Parce qu'au fond, lorsqu'un acteur politique pense qu'il ne sera pas entendu par les institutions, il cherche souvent d'autres moyens de pression. La paix électorale dépend énormément de la crédibilité de ceux qui arbitrent les différends. Donc une justice électorale forte et spécialisée peut devenir un véritable outil de stabilisation démocratique. Et je pense que la Côte d'Ivoire dispose de véritables intelligences, de véritables experts, de véritables techniciens pour pouvoir emmener... euh pour pouvoir réaliser cela. Voilà mais tout dépend, je le dirai encore une fois, de la volonté politique, de la volonté citoyenne, de la volonté de toutes les classes sociales de la Côte d'Ivoire. Il faudrait éviter d'unipolariser euh le débat à ce niveau. Voilà pourquoi nous autres intellectuels, nous autres consultants médias, analystes, nous avons décidé de faire nos propositions et je fais ainsi mes propositions. Je vous remercie pour l'occasion que vous me donnez de pouvoir vulgariser ces propositions là que je fais pour mon pays, pour la Côte d'Ivoire et dont même l'Afrique pourrait s'en inspirer. Je vous remercie.



   On arrive à la fin de cet entretien. Merci de l'avoir écouté. Notre invité était Ahouman Gaël Lakpa, consultant média, analyste