Après de multiples polémiques, ce fidèle d’Alassane Ouattara, ministre-gouverneur du district d’Abidjan et responsable du parti présidentiel, est au cœur d’un nouveau scandale. Une affaire de nature à susciter le malaise jusqu’au plus haut sommet de l’État.

Après de multiples polémiques, ce fidèle d’Alassane Ouattara, ministre-gouverneur du district d’Abidjan et responsable du parti présidentiel, est au cœur d’un nouveau scandale. Une affaire de nature à susciter le malaise jusqu’au plus haut sommet de l’État.

« Toutes les responsabilités seront établies et sanctionnées conformément à la loi », promettait, lors d’un discours prononcé en août, le chef de l’État Alassane Ouattara, au sujet des opérations de déguerpissement menées « en dehors du cadre légal, notamment à Koumassi ». Deux mois après cet avertissement, la justice s’intéresse au degré d’implication du secrétaire exécutif du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, parti présidentiel), Ibrahim Cissé Bacongo, dans les destructions brutales, le 3 juin, de 250 logements et commerces de cette commune populaire d’Abidjan, dont il a longtemps été maire.

Ce fidèle du président depuis près de trente ans, nommé ministre-gouverneur du district autonome de la capitale économique ivoirienne en 2023, a reconnu devant les enquêteurs, le 24 juin, avoir donné son feu vert à cette opération menée dans une zone de près de sept hectares, dite « Koumassi Campement », dans le cadre du plan Orsec appliqué pour prévenir les catastrophes, notamment des inondations. Cette information a été révélée par le procureur du tribunal d’Abidjan, Oumar Braman Koné, lors d’une conférence de presse organisée le 16 septembre, afin de faire un point sur l’enquête ouverte le 10 juin.

« Les investigations sont en cours pour savoir si le plan Orsec s’appliquait en la matière », a-t-il assuré. Également entendus, le directeur de cabinet d’Ibrahim Cissé Bacongo et le directeur des services du district ont tous deux reconnu leur implication, à la demande de leur patron : le premier a admis avoir supervisé les opérations, tandis que le second a reconnu avoir requis la présence d’agents de police pour en assurer la sécurité.

Collège détruit, habitants insultés

La version livrée par Ibrahim Cissé Bacongo vient contredire les déclarations publiques de la ministre de la Cohésion sociale, Myss Belmonde Dogo. Deux jours après les destructions, alors qu’elle se rendait auprès des sinistrés de Koumassi, celle-ci avait assuré qu’il s’agissait d’une initiative privée. Car, et c’est là que les choses se compliquent, un particulier, Jacques Alloui Brou, avait assumé, dans une vidéo très relayée sur les réseaux sociaux, la paternité de cette opération sur la base, d’après lui, d’une décision de justice. Depuis, il a été inculpé pour « troubles à l’ordre public » et incarcéré le 29 juin. Alors, qui a autorisé quoi ? Cette opération était-elle légale ? Si ce n’est pas le cas, Ibrahim Cissé Bacongo survivra-t-il à cette nouvelle polémique après une série de scandales qui ont entouré ses actions visant les quartiers précaires ?

Parmi les plus retentissants, on se souvient de la destruction d’une école accueillant 1 800 élèves à Yopougon qui avait abouti à une vague de protestation dans d’autres établissements scolaires, au début de 2024. En novembre de la même année, des accusations de violences commises sur une vingtaine de femmes de nationalité guinéenne avaient visé les membres de la brigade dite « de lutte contre le désordre urbain » mise sur pied par Ibrahim Cissé Bacongo afin de chasser les vendeurs ambulants et les mendiants de la chaussée. Le district d’Abidjan avait nié toute responsabilité dans l’incident.

Enfin, il y a cette séquence : lors d’une conférence de presse marquant les deux ans de son action, Ibrahim Cissé Bacongo évoque les habitants d’un quartier d’Abidjan baptisé Zimbabwe. Des « extraterrestres », des « animaux », des « insectes », dit-il après avoir insisté sur « le nom du quartier » qui « dit tout ».

Cela sans oublier les dizaines de milliers d’Abidjanais à la rue sans solution de relogement, la colère des élus locaux contraints de gérer la situation des sinistrés, les opérations menées en pleine saison des pluies ou à la veille de la rentrée scolaire, les discours jugés peu compatissants et, surtout, des méthodes dénoncées comme brutales, les tractopelles débarquant parfois nuitamment, sans sommation.

Malaise au gouvernement

Pour le ministre-gouverneur placé sous la tutelle de la primature, seul semble compter le résultat. Il faut dégager l’horizon des bidonvilles et nettoyer la mégalopole de 6 millions d’habitants et vitrine du pays. Il s’en tient à la feuille de route fixée par le président, martèle-t-il : « Lutter contre le désordre urbain et l’insalubrité, et contribuer à l’assainissement dans le district ». À tout prix ?

La primature n’a pas répondu à nos sollicitations pour préciser son rôle dans ces opérations. Même chose pour Ibrahim Cissé Bacongo. Son directeur de la communication, Nicolas Baba Coulibaly, n’a pas souhaité commenter l’affaire, estimant qu’il fallait « laisser la justice faire son travail ». En revanche, le bureau du conseil du district autonome d’Abidjan a apporté publiquement son soutien « ferme, total et sans réserve » au patron. « Tout ce que le ministre-gouverneur a fait, il l’a fait dans les règles de l’art et dans l’intérêt des populations et surtout, dans la grande vision du président de la République qui lui a confié la mission de faire d’Abidjan le symbole de la grande Côte d’Ivoire qu’il veut construire », a assuré Claude Paulin Danho, premier vice-gouverneur du district.

« Dans le bureau du président »

Interrogé à l’issue du Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, s’est lui aussi abstenu de tout commentaire sur le fond, se retranchant derrière l’instruction toujours en cours et indiquant attendre les conclusions de la justice. Il a toutefois tenu à prendre ses distances avec cette affaire, insistant sur la nécessité d’éviter tout amalgame : « Je ne veux pas non plus qu’il y ait d’amalgame avec la vision du chef de l’État ». Ces précautions de langage disent le malaise qui entoure le dossier au sein du gouvernement. Car derrière l’appel à laisser la justice suivre son cours se dessine une autre nécessité : préserver la distance entre les agissements reprochés au ministre-gouverneur et la ligne politique du chef de l’État.

« Officiellement, ce n’est pas un sujet, ni au niveau du gouvernement ni au RHDP. Si ça devait en devenir un, ce serait débattu bien plus haut, directement dans le bureau du président », assure l’une de nos sources, membre de la majorité présidentielle, qui écarte toute mise à l’écart temporaire du ministre-gouverneur pendant la durée de l’enquête. « Non, ce n’est pas une option », sourit-elle. À ses yeux, la situation pourrait toutefois évoluer si l’enquête, une fois close, venait à incriminer Bacongo. « Dans ce cas, la question de son maintien pourra se poser plus ouvertement. Pour l’heure, nous n’en sommes pas là. »

Le fils de Jacques Alloui Brou contacté par un député

Reste que de nombreuses zones d’ombre entourent encore l’affaire. Le procureur du tribunal d’Abidjan cherche à entendre un parlementaire sur son rôle dans l’opération. « Il ressort notamment des investigations que le député de Gouméré-Tabagne a joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre de l’opération de démolition des constructions de Koumassi, en assurant la coordination et le financement principal de ladite opération. Les investigations se poursuivent à son encontre », a indiqué Oumar Braman Koné au cours de sa conférence de presse.

Autre élément troublant communiqué par le procureur : le fils de Jacques Alloui Brou, entendu dans le cadre de l’enquête, a affirmé avoir été contacté par le député afin que son père assume la responsabilité des démolitions.

Alors que l’enquête judiciaire se poursuit, Ibrahim Cissé Bacongo continue d’occuper le terrain. Casque de chantier vissé sur la tête, il s’affiche sur les réseaux sociaux au cœur des opérations de réhabilitation et des grandes campagnes de nettoyage. « Notre ambition reste claire : faire d’Abidjan une métropole plus propre, plus sûre et mieux organisée », écrivait-il encore ce 4 octobre.

Source : Jeune Afrique sous la plume de la journaliste Florence Richard, spécialiste de la Côte d'Ivoire