À moins de trois mois de l’entrée en application du règlement européen contre la déforestation pour les grandes et moyennes entreprises concernées, la Côte d’Ivoire et le Ghana sont confrontés à un défi majeur : garantir la traçabilité de leur cacao tout en préservant leurs...


À moins de trois mois de l’entrée en application du règlement européen contre la déforestation pour les grandes et moyennes entreprises concernées, la Côte d’Ivoire et le Ghana sont confrontés à un défi majeur : garantir la traçabilité de leur cacao tout en préservant leurs débouchés commerciaux. Si les deux premiers producteurs mondiaux ont engagé des démarches pour adapter leurs filières, leurs dispositifs nationaux n’affichent pas le même niveau d’avancement. Le règlement européen sur les produits associés à la déforestation, connu sous le sigle EUDR, doit s’appliquer à partir du 30 décembre 2026 aux grands et moyens opérateurs concernés. Pour la plupart des micro et petites entreprises, l’échéance est fixée au 30 juin 2027. Le texte impose notamment de démontrer que les produits commercialisés sur le marché européen ne proviennent pas de terres déboisées après le 31 décembre 2020 et qu’ils respectent la législation du pays de production. Pour les filières ivoiriennes et ghanéennes, l’enjeu est considérable. Les deux pays représentent ensemble environ 60 % de la production mondiale de cacao. Leur capacité à satisfaire aux nouvelles exigences européennes aura des conséquences sur les exportations, l’organisation des achats et les conditions de commercialisation de la fève.Au Ghana, une préparation saluée par l’Union européenne

À Accra, les efforts engagés par le Ghana Cocoa Board (COCOBOD) ont reçu un signal encourageant. En mai 2026, l’ambassadeur de l’Union européenne au Ghana a salué les avancées réalisées dans la construction d’une chaîne d’approvisionnement traçable et conforme aux exigences en matière de durabilité. Parmi les dispositifs mis en avant figurent le déploiement du système ghanéen de traçabilité du cacao, une méthodologie d’évaluation des risques liés à la déforestation et une cartographie forestière de référence. Ces outils doivent faciliter la vérification de l’origine des fèves et la démonstration de leur conformité aux règles européennes.


En Côte d’Ivoire, le passage au numérique reste un défi opérationnel

À Abidjan, le Conseil du Café-Cacao a engagé la mise en place d’un dispositif national visant à renforcer le suivi de la production. Depuis le début de la campagne 2026-2027, le 1er septembre, les achats de cacao doivent notamment s’effectuer au moyen d’une carte électronique de producteur. Mais le déploiement du système rencontre des difficultés sur le terrain. Dans une dépêche publiée le 9 septembre 2026, Reuters a rapporté que des coopératives, des acheteurs et des agents de collecte éprouvaient encore des difficultés à utiliser les outils numériques. Des retards dans la distribution de certains équipements ont également ralenti les opérations d’achat dans plusieurs zones de production.

Le directeur général du Conseil du Café-Cacao, Yves Brahima Koné, a reconnu des difficultés, tout en estimant qu’elles n’étaient pas insurmontables. L’organisme a indiqué avoir acquis 20 000 terminaux de paiement et poursuivi leur distribution aux acteurs de la filière. La transition reste néanmoins sensible pour un pays qui représente environ 40 % de la production mondiale de cacao et dont près de 70 % des exportations de fèves sont destinées au marché européen. Des perturbations prolongées pourraient compliquer les achats auprès des producteurs et les livraisons en début de campagne.

Une coopération régionale à consolider

Cette différence de rythme opérationnel intervient alors que les deux pays ont réaffirmé leur volonté de renforcer leur partenariat cacaoyer. Le sommet organisé à Abidjan le 16 juin 2026 a notamment renouvelé leur engagement en faveur d’une filière plus durable, d’une meilleure rémunération des producteurs et d’une transformation locale accrue.

L’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana et la Norme régionale africaine pour un cacao durable et traçable, dite ARS-1000, constituent également des cadres de coopération. Leur mise en œuvre doit favoriser une meilleure coordination entre les acteurs et tenir compte des réalités des pays producteurs.

Au-delà de la conformité réglementaire, la question est aussi économique et sociale. La cartographie des exploitations, la collecte des données géographiques et le suivi numérique des fèves représentent des coûts supplémentaires, particulièrement difficiles à absorber pour les petits producteurs et les opérateurs disposant de moyens limités.

L’enjeu pour Abidjan et Accra est donc double : éviter que les nouvelles exigences ne fragilisent les revenus des producteurs et préserver l’accès de leur cacao au marché européen. Une coordination renforcée, un accompagnement technique des coopératives et une répartition plus équitable des coûts de mise en conformité pourraient contribuer à relever ce défi.


À l’approche de l’échéance européenne, la traçabilité devient ainsi un test majeur pour les deux grandes puissances cacaoyères d’Afrique de l’Ouest. Leur capacité à transformer les engagements de coopération en solutions opérationnelles pèsera sur la compétitivité de leur cacao et sur l’avenir de millions de personnes qui en dépendent.


Hervé KOUASSI