Les relations entre Abidjan et Bamako ont été dominées par la méfiance, les incompréhensions et les épisodes de tension, notamment après le deuxième coup d’État d’Assimi Goïta, le 24 mai 2021.
Les relations entre Abidjan et Bamako ont été dominées par la méfiance, les incompréhensions et les épisodes de tension, notamment après le deuxième coup d’État d’Assimi Goïta, le 24 mai 2021. La crise des 49 militaires ivoiriens, arrêtés à Bamako en juillet 2022, avait profondément dégradé le climat entre les deux voisins.
Quatre ans plus tard, le paysage semble toutefois évoluer ; plusieurs signaux montrent qu’Abidjan et Bamako ont choisi de maintenir, voire de renforcer, des canaux de dialogue dans les domaines économiques, frontaliers, sécuritaires et judiciaires.
Alors, faut-il parler de réconciliation ? Peut-être pas encore. Mais le terme de décrispation semble désormais correspondre davantage à la réalité.
De la crise des 49 militaires au retour du dialogue
Le 10 juillet 2022, l’arrestation à l’aéroport de Bamako de 49 militaires ivoiriens avait ouvert l'une des crises les plus sérieuses de l'histoire récente des relations entre les deux pays frères. Les autorités maliennes les avaient accusés d’être des mercenaires. Les autorités ivoiriennes avaient, elles, expliqué qu’ils étaient déployés dans le cadre d'une opération liée à la Minusma. La crise avait duré plusieurs mois. En décembre 2022, les 46 militaires encore détenus avaient été condamnés par la justice malienne, tandis que les trois femmes militaires avaient été condamnées par contumace. Le 6 janvier 2023, Assimi Goïta leur accordait finalement une grâce présidentielle. Les 49 militaires regagnaient Abidjan le lendemain.
Cette issue avait constitué la première véritable fenêtre de désescalade. Un mémorandum avait notamment été signé en décembre 2022 entre les deux pays dans le cadre du règlement diplomatique de la crise, avec une médiation togolaise. Mais le règlement de cette affaire ne signifiait pas pour autant le retour immédiat à une relation normale.
Ouattara tend la main à Goïta
Un élément est particulièrement révélateur de cette volonté ivoirienne de tourner la page.
En juillet 2024, le ministre d'État, ministre de la Défense d'alors, Téné Birahima Ouattara, déclarait publiquement que le Président Alassane Ouattara avait invité Assimi Goïta à effectuer une visite à Abidjan. « Les choses se sont beaucoup apaisées », avait alors indiqué le ministre d'État, ministre de la Défense, précisant que les deux pays avançaient de part et d'autre. Il ajoutait que le Président Ouattara avait invité le chef de la transition malienne à Abidjan pour démontrer que l'affaire des militaires ivoiriens était, selon la partie ivoirienne, un malentendu. L'invitation n'avait pas reçu de réponse publique connue en juillet 2024,
Le fait nouveau : les intérêts économiques reprennent le dessus
C'est probablement sur le terrain économique que la décrispation apparaît aujourd'hui avec le plus de netteté.
Le 15 juillet 2026, le Port autonome d'Abidjan a reçu des représentants des chargeurs et transporteurs du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Pour le Mali, le Conseil malien des chargeurs était représenté par Youssouf Coulibaly. La rencontre visait notamment à améliorer la fluidité des opérations de transit et à renforcer les relations de partenariat avec les pays de l'hinterland. Quelques jours plus tard, le 28 juillet 2026, un signal encore plus direct est apparu. Le directeur général du Port autonome d'Abidjan, Kassoum Traoré, a reçu une délégation de l'ambassade du Mali en Côte d'Ivoire, conduite par le chargé d'affaires Chérif Mohamed Kanouté. Les deux parties ont réaffirmé leur volonté de renforcer la coopération commerciale. Le diplomate malien a notamment rappelé le rôle stratégique du port d'Abidjan comme débouché maritime majeur pour le Mali. Des préoccupations concernant le transit ont également été évoquées afin de rechercher des solutions concertées.
Le message est difficile à ignorer : les divergences politiques n'empêchent pas les intérêts économiques de continuer à rapprocher Abidjan et Bamako.
Le corridor Abidjan-Bamako, une réalité qui dépasse la politique
Le Port d'Abidjan occupe historiquement une place importante dans cette architecture commerciale. Cela explique pourquoi, même dans un contexte régional marqué par la rupture entre les pays de l'Alliance des États du Sahel et la CEDEAO, les acteurs économiques maliens continuent d'échanger avec les responsables ivoiriens. Le pragmatisme semble ici prendre le pas sur les considérations politiques. Bamako a besoin de corridors fonctionnels. Abidjan a intérêt à préserver son rôle de plateforme logistique régionale. Cette interdépendance constitue l'un des puissants moteurs de la décrispation actuelle.
À la frontière, le dialogue est déjà une réalité
Autre indicateur : la coopération transfrontalière.
Les 17 et 18 juin 2026, la Côte d'Ivoire et le Mali se sont retrouvés à N'Gandana, dans le département de M'Bengué, à la frontière entre les deux pays, à l'occasion de la Journée africaine des frontières. Les délégations ivoirienne et malienne étaient respectivement conduites par Diakalidia Konaté, secrétaire exécutif de la Commission nationale des frontières de Côte d'Ivoire, et Bakary Diakité, préfet du cercle de Kadiolo.
Le thème était particulièrement révélateur : « Frontières de paix et de prospérité ». Des représentants des deux pays ont travaillé sur l'agriculture, la gestion des conflits communautaires et la coexistence pacifique des populations frontalières. Une coopérative agricole et un comité local de paix frontalier ont également été installés à N'Gandana.
Le dossier « Coach Mehdi » : un signal judiciaire à ne pas négliger
Un autre événement récent mérite d'être observé, même s'il serait imprudent de lui donner une portée politique excessive.
En août 2026, le créateur de contenus connu sous le nom de « Coach Mehdi », visé en Côte d'Ivoire par plusieurs plaintes pour des faits présumés d'agressions sexuelles et de viols, a été interpellé à Bamako. Des sources ivoiriennes ont évoqué une coopération policière entre les autorités maliennes et ivoiriennes ayant permis l'interpellation. L'affaire constitue donc surtout, à ce stade, un indice de coopération judiciaire et policière, et non la preuve d'un accord politique global.
Des canaux qui fonctionnent malgré les divergences
C'est peut-être là que se trouve la véritable nouveauté.
Abidjan et Bamako ne sont pas devenus politiquement identiques.
La Côte d'Ivoire reste attachée à la CEDEAO. Le Mali, de son côté, s'inscrit désormais dans l'Alliance des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger.
Les divergences sur la gouvernance, les transitions militaires, l'architecture sécuritaire régionale et les relations avec les partenaires internationaux demeurent donc importantes.
Mais ces divergences n'ont pas supprimé tous les canaux de coopération.
Les diplomates continuent de se parler.
Les acteurs économiques continuent de commercer.
Les autorités frontalières continuent de travailler ensemble.
Les populations continuent de circuler et de vivre de part et d'autre de la frontière.
Et, dans certains dossiers judiciaires, les administrations semblent pouvoir coopérer.
C'est précisément ce faisceau d'éléments qui permet aujourd'hui de parler de décrispation.
Une visite de Goïta à Abidjan serait-elle le prochain symbole ?
C'est ici que la question d'une éventuelle visite d'Assimi Goïta à Abidjan reprend tout son intérêt.
L'invitation ivoirienne existe depuis plusieurs années. Elle a été publiquement confirmée en juillet 2024 par Téné Birahima Ouattara. Si cette visite devait finalement avoir lieu, elle constituerait incontestablement un événement diplomatique majeur. Elle pourrait symboliser le passage d'une simple décrispation technique à une véritable normalisation politique. Et le contexte de 2026 serait très différent de celui de 2022.
Abidjan et Bamako, vers un « pragmatisme de voisinage » ?
Au fond, le rapprochement actuel ne ressemble pas encore à une véritable réconciliation politique.
Il ressemble davantage à un pragmatisme de voisinage. Les deux pays ont compris, chacun à sa manière, qu'ils ne peuvent pas effacer leur géographie. Le Mali reste voisin de la Côte d'Ivoire. Des familles, des commerçants, des transporteurs et des communautés vivent des deux côtés de la frontière. Les marchandises maliennes ont besoin de corridors maritimes. La Côte d'Ivoire a, elle, intérêt à maintenir son rôle de hub économique régional. À cela s'ajoutent les impératifs de sécurité et de lutte contre les réseaux criminels transfrontaliers. Dans ce contexte, même lorsque les gouvernements divergent sur les grandes orientations politiques, la coopération devient parfois une nécessité plutôt qu'un choix.
Le prochain test sera politique
Les signaux sont donc nombreux, mais il serait prématuré de conclure à une normalisation complète. L'éventuelle visite d'État d'Assimi Goïta à Abidjan serait, à cet égard, le test le plus spectaculaire, un grand pas vers la réconciliation.
ABIDJAN ET BAMAKO : l'heure de la décrispation politique ? Il est encore trop tôt pour l'affirmer. Peut-être. L'heure de la normalisation...Wait and see!
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