Il y a les discours qui commémorent une histoire. Et puis, il y a ceux qui cherchent à fixer un cap.
Il y a les discours qui commémorent une histoire. Et puis, il y a ceux qui cherchent à fixer un cap. L’adresse à la Nation prononcée par le Président Alassane Ouattara, à la veille du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, appartient clairement à la seconde catégorie. Derrière les hommages, les annonces et les formules républicaines, le Chef de l’État livre un message qui se lit sur plusieurs niveaux : rassurer sur les acquis, répondre aux préoccupations immédiates, réaffirmer l’autorité de l’État et surtout projeter la Côte d’Ivoire vers une nouvelle étape de son développement.
Le fil conducteur est résumé par une expression appelée à devenir l’un des marqueurs de cette nouvelle séquence : « la Grande Côte d’Ivoire ».
DE L’HÉRITAGE À LA PROJECTION
Le discours commence par la mémoire. Félix Houphouët-Boigny, les compagnons de lutte et toutes les générations qui ont contribué à bâtir le pays depuis 1960 sont salués.
Mais cette référence historique n'est pas seulement commémorative. Elle sert de point de départ à une réflexion sur la continuité de l'État et sur la responsabilité des générations actuelles.
Le Président inscrit ainsi son propos dans une logique de transmission : ce qui a été construit doit être préservé, consolidé et surtout prolongé.
La célébration du 7 août devient alors davantage qu'une fête nationale. Elle est présentée comme un moment de rassemblement autour des valeurs républicaines.
YOPOUGON, UN SYMBOLE POLITIQUE ET SOCIAL
Le choix de Yopougon pour accueillir la célébration nationale mérite également attention.
Dans le discours, la commune est associée à la jeunesse, à la diversité et à la vitalité de la Côte d'Ivoire moderne. Après Bouaké en 2025, cette nouvelle célébration hors du cadre traditionnel du Plateau ou des lieux institutionnels d'Abidjan prend une dimension territoriale.
Le message est limpide : la République doit se célébrer partout et le développement doit bénéficier à l'ensemble du territoire.
Le Chef de l'État évoque ainsi la nécessité de faire émerger des pôles régionaux dynamiques et d'œuvrer à une Côte d'Ivoire « plus équilibrée et plus solidaire ».
INONDATIONS : LE DISCOURS FACE À LA RÉALITÉ DU QUOTIDIEN
Le discours quitte ensuite les hauteurs de la célébration nationale pour revenir à une réalité douloureuse : les pluies exceptionnelles et les inondations qui ont endeuillé plusieurs familles.
Le Président reconnaît la gravité de la situation et renouvelle ses condoléances aux familles touchées. Mais surtout, il annonce une accélération des investissements dans le drainage et l'assainissement, le renforcement de la prévention et la poursuite des programmes de logements sociaux.
Cette séquence est importante parce qu'elle rappelle une exigence désormais incontournable pour l'action publique : le développement ne peut être mesuré uniquement par les infrastructures visibles ou les indicateurs économiques ; il doit également protéger les vies.
KOUMASSI : QUAND LE CHEF DE L’ÉTAT RÉAFFIRME L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT
C'est probablement le passage le plus ferme de l'adresse.
Évoquant les opérations de déguerpissement conduites en dehors du cadre légal, notamment à Koumassi, Alassane Ouattara annonce des enquêtes et prévient que les responsabilités seront établies et que les sanctions prévues par la loi seront appliquées.
Le message dépasse donc le seul cas évoqué.
L'État ne peut être incarné par des pratiques qui s'affranchissent de la loi.
En affirmant que « personne ne peut agir au nom de l'État en dehors de l'État », le Président pose une ligne rouge : l'autorité administrative doit rester juridiquement encadrée.
C'est une manière de rappeler que la fermeté de l'État ne vaut que si elle s'accompagne du respect de l'État de droit.
LA CROISSANCE N’A DE SENS QUE SI ELLE CHANGE LA VIE
Sur le terrain économique, le Président défend la trajectoire ivoirienne.
Il affirme que l'économie demeure dynamique malgré un environnement international marqué par les tensions géopolitiques, les difficultés économiques et les effets du changement climatique. Mais le discours introduit immédiatement une nuance essentielle : la performance économique doit produire des effets concrets sur la vie des citoyens.
Eau potable, électricité, santé, éducation, logement, emploi et pouvoir d'achat deviennent ainsi les véritables indicateurs sociaux de la croissance.
Autrement dit, le message ne consiste pas simplement à dire : « l'économie va bien ».
Il consiste plutôt à dire : « les performances économiques doivent désormais être davantage perceptibles dans le quotidien des Ivoiriens ».
« GRANDE CÔTE D’IVOIRE » : LE NOUVEAU RÉCIT PRÉSIDENTIEL
C'est ici que se trouve probablement le cœur prospectif du discours.
La « Grande Côte d'Ivoire » n'est pas définie uniquement par la taille de son économie ou par ses infrastructures. Le Président y associe la prospérité partagée, la qualité du développement et la place du pays sur le continent africain et dans le monde.
Cette ambition est directement reliée au Plan National de Développement 2026-2030.
Le Groupe consultatif organisé les 8 et 9 juillet est présenté comme une manifestation de la confiance des partenaires techniques et financiers et des investisseurs envers la Côte d'Ivoire.
Mais le discours introduit également un élément stratégique : le Fonds Souverain Stratégique pour le Développement de la Côte d'Ivoire, FSD-CI.
Son rôle dépasse la simple mobilisation financière. Le Président le présente comme un instrument de renforcement de la souveraineté financière et de préparation de la prospérité des générations futures.
Le message est donc celui d'un pays qui veut continuer à attirer les capitaux extérieurs tout en renforçant progressivement ses propres capacités financières.
LE CHANTIER INSTITUTIONNEL N’EST PAS ÉVACUÉ
Autre élément majeur : la gouvernance électorale.
Le Président annonce la poursuite de la réforme engagée après la dissolution de la Commission Électorale Indépendante. Dans le discours, cette réforme est présentée comme une étape vers la normalisation du système électoral et comme un signe de maturité démocratique.
La volonté affichée est de mieux distinguer les responsabilités liées à l'organisation matérielle des élections, au recensement des votes et à l'observation du processus.
Le pouvoir cherche ainsi à installer l'idée d'une modernisation institutionnelle destinée à renforcer la transparence et la confiance.
C'est un passage à forte portée politique, même si le discours reste volontairement institutionnel.
4 661 DÉTENUS : LA CLÉ HUMANITAIRE DU DISCOURS
L'annonce de la grâce présidentielle à 2 064 détenus et de la remise de peine à 2 597 autres constitue sans doute la mesure la plus immédiatement concrète annoncée dans cette adresse. Au total, 4 661 détenus de droit commun, condamnés pour des infractions mineures, doivent bénéficier de ces mesures.
Cette décision apporte une dimension de clémence à un discours essentiellement consacré au développement, à la gouvernance et à la stabilité.
Elle rappelle également que l'exercice du pouvoir présidentiel ne se limite pas aux grands projets économiques : il comporte aussi une dimension humaine et sociale.
LE CONTRAT PROPOSÉ À LA JEUNESSE
La jeunesse occupe une place particulière dans la conclusion du discours.
Elle est présentée non seulement comme l'avenir du pays, mais également comme son présent. Aux jeunes sont associés la créativité, le talent et la capacité à ouvrir de nouveaux chemins. Le même appel est adressé aux femmes, aux entrepreneurs et aux agriculteurs. Chacun est invité à prendre sa part dans la construction nationale.
Cette dernière partie révèle un autre aspect du discours : le développement est présenté comme un contrat collectif.
L'État crée les conditions ; les citoyens doivent, eux aussi, apporter leur énergie, leurs idées, leur travail et leur engagement.
ENTRE BILAN ET NOUVEAU DÉPART
Au fond, l'adresse présidentielle du 6 août 2026 ressemble moins à un discours de fin de cycle qu'à un discours de projection. Le Président défend les acquis de la Côte d'Ivoire, reconnaît certaines préoccupations, annonce des réponses et fixe simultanément une nouvelle ambition. Stabilité. Développement. Souveraineté financière. Modernisation institutionnelle. Cohésion nationale. Ce sont les cinq grands axes qui ressortent de cette adresse. Mais derrière les chiffres, les infrastructures et les réformes, se trouve une question essentielle : comment transformer la performance nationale en progrès ressenti par chaque citoyen ? C'est probablement là que se situe le véritable enjeu de la « Grande Côte d'Ivoire ».
Car une grande nation ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses immeubles, à la longueur de ses routes ou à son taux de croissance. Elle se mesure aussi à la sécurité de ses populations, à la qualité de ses services publics, à la confiance dans ses institutions, à la capacité de sa jeunesse à trouver sa place et à la possibilité pour chaque citoyen de bénéficier des fruits du développement.
LE DERNIER MESSAGE : « ENSEMBLE »
Le mot qui clôt véritablement cette adresse est peut-être celui qui revient en filigrane tout au long du discours : ensemble.
Ensemble pour célébrer.
Ensemble pour construire.
Ensemble pour affronter les difficultés.
Ensemble pour faire vivre les institutions.
Ensemble, enfin, pour bâtir cette « Grande Nation » que le Président appelle de ses vœux pour les générations présentes et futures.
À travers cette adresse, Alassane Ouattara ne cherche donc pas uniquement à raconter les 66 années écoulées depuis l'indépendance.
Il propose un récit pour les prochaines années.
Celui d'une Côte d'Ivoire qui entend passer de la consolidation de ses acquis à la construction d'une nouvelle ambition nationale : celle de la « Grande Côte d'Ivoire ».
Et c'est précisément dans la capacité à transformer cette ambition en résultats tangibles pour les populations que se mesurera, demain, la portée réelle de ce message à la Nation.
Thierry Adam’s
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