
Le FMI ferme le robinet, le chômage explose, la pauvreté gagne du terrain : Dakar n’a plus le choix et présente, en urgence, un plan pour sauver son économie.
Le choc des chiffres. Présenté le 1eraoût par le Premier ministre Ousmane Sonko, en présence du président Bassirou Diomaye Faye, le plan de redressement économique et social (PRES) a été accueilli par un tonnerre d’applaudissements dans une salle comble du Grand Théâtre de Dakar. Mais derrière la mise en scène, la réalité du Sénégal est frappante : malgré une croissance dopée par les hydrocarbures, l’économie reste à genoux. Le BTP est à l’arrêt, cimenteries et entreprises de matériaux s’essoufflent, et le climat des affaires dévisse. « Sur un an, l’indicateur du climat des affaires a perdu 6,1 points », constate la note de conjoncture du premier trimestre 2025.
Plus grave encore, les finances publiques virent au rouge vif. En 2024, le déficit budgétaire grimpe à 14 % et la dette atteint 119 % du PIB — loin des 4,9 % et 74 % enregistrés en fin du mandat de Macky Sall. Depuis avril, les nouvelles autorités martèlent que le pays est en quasi-faillite, que les comptes ont été falsifiés. Les faits leur donnent raison. Les audits de l’Inspection générale des finances publiques, de la Cour des comptes et du cabinet indépendant Forvis Mazars révèlent une dette cachée de 13 milliards de dollars et un gouffre budgétaire. « Nous avons fait tout cela pour que les Sénégalais comprennent l’envergure et la gravité de cet héritage », tranche Bassirou Diomaye Faye. « Nous avons fait le choix de la vérité. »
Ramener le déficit à 3 % : l’objectif affiché
Pendant plus d’une heure, le Premier ministre a déroulé le diagnostic, les mesures et les objectifs de ce plan de redressement. « Ce plan n’est pas tombé du ciel », a affirmé Ousmane Sonko. Il s’inscrit dans la stratégie « Sénégal Vision 2050 ». Cette stratégie se décline en trois phases et commence par le redressement, le Jubbanti Koom, littéralement « remettre debout ». Ce plan d’urgence couvre la période 2025-2028. Il s’agit de convaincre tous les acteurs de la société sénégalaise et de faire adhérer la population à un programme de relance mais aussi d’économies sur tous les fronts. Face à la dégradation des comptes légués par la précédente mandature, « l’objectif est de revenir à un déficit budgétaire de 3 % en 2027. Nous avons déjà fait un pas important, aujourd’hui le déficit a été ramené à 8 % du PIB », a t-il précisé. Le niveau de la dette doit aussi être ramené à un niveau conforme aux critères de l’UMEOA. A ceux qui s’impatientent, il lance, « Le travail a déjà commencé », citant pèle-mêle : les réformes engagées, les assises de la justice, les états généraux sectoriels…
L’Etat à la diète
Trois priorités : réduire la taille de l’État, mobiliser des ressources endogènes et financer sans recourir à la dette. Ousmane Sonko frappe vite et fort : plusieurs agences publiques jugées redondantes ou inefficaces vont disparaître ou fusionner. Le Conseil économique, social et environnemental, tout comme le Haut Conseil des collectivités territoriales, sont déjà rayés de la carte.
Au-delà de l’amaigrissement administratif, le gouvernement promet de traquer chaque franc dépensé. Digitalisation massive des services, centralisation des achats publics, rationalisation à tous les étages… L’exécutif table sur 50 milliards de FCFA d’économies côté administration, un chiffre qui pourrait grimper puisque toutes les mesures n’ont pas encore été chiffrées.
Taxer, recycler, renégocier : le triptyque Sonko
Pour lever des ressources endogènes, le chef du gouvernement compte sur un élargissement de l’assiette fiscale, notamment à travers « le secteur numérique en plein essor et sous-fiscalisé », mais aussi les jeux en ligne, le mobile banking. Il a également mis en avant la fiscalisation à travers l’accès aux droits et titres dans le domaine du foncier, qui sécurisent les citoyens et peuvent servir de garantie pour accéder au crédit. L’État compte sur une augmentation de la taxe sur le tabac, mais aussi l’instauration d’un visa payant, d’une redevance audiovisuelle, d’une taxe sur les plateformes numériques, voire sur les revenus des influenceurs.
L’Etat va aussi lever plus de ressources à travers le recyclage des actifs. Il s’agit de proposer des contrats de gestion sur des infrastructures (aéroports, ports, routes)… Tout en gardant la propriété. Le Premier ministre a également évoqué la renégociation des contrats dans le pétrole, le gaz et les mines. L’ensemble des mesures annoncées doivent permettre de mobiliser 5 667 milliards de FCFA (plus de 8,6 milliards d’euros) sur la période 2025-2028, soit autant que le budget 2025 du pays.
Financement endogène
Ousmane Sonko s’attache à un certain nombre de principes financiers, notamment au respect des engagements internationaux, à ne pas augmenter la dette publique, ni à brader les ressources naturelles. Il insiste aussi sur la traque des fraudeurs et le respect de l’équité dans la contribution. Ce plan doit se financer à 90 % par des ressources endogènes et sans endettement. Soit exactement l’inverse des précédents programmes. « Nous ne pouvons pas attendre 65 ans plus tard, que le salut vienne de l’extérieur », affirme-t-il. Le pays doit compter sur ses propres ressources. « Nous n’avons pas besoin du FMI », a-t-il affirmé. « Toute la trame de ce plan répond à cette option forte de « souverainiser notre pays », a lancé le chef du gouvernement.
Des ressources pour quoi faire ?
La santé et l’éducation sont des priorités du gouvernement, mais aussi l’accès à l’eau et l’électricité dans les zones rurales. Ce plan inclut un volet social prévoyant la poursuite de mesures de réduction du coût de la vie, à travers la baisse des prix des denrées, un meilleur financement des services sociaux et le renforcement des aides aux ménages les plus pauvres.
Le soutien au secteur privé national passe par l’apurement du passif de la dette de l’État vis-à-vis des entreprises. L’accent sera aussi mis sur le coût de l’énergie qui reste une entrave et l’instauration d’un climat des affaires propice.
Réactions mitigées
En prenant la parole lors des questions adressées au Premier ministre, Baïdy Agne président du Conseil national du patronat (CNP) a insisté sur « les effets de la crise, en particulier pour le secteur du BTP et sur la pression fiscale, en demandant des efforts mesurés et soutenables (…) Nous saluons le recyclage des actifs et le financement endogène. Cependant, le secteur privé attend une relance de la machine économique. » Il préconise aussi un cadre de concertation permanent Etat-secteur privé pour un suivi et une évaluation du plan.
Les partis d’opposition restent critiques ou attentifs, comme Mamoudou Ibra Kane, leader du mouvement « Demain c’est Maintenant », qui demande d’aller jusqu’au bout de la transparence, en publiant le rapport du cabinet Mazars mais aussi au chef du gouvernement de clarifier ses positions vis-à-vis du FMI.












