
Depuis plus de 40 ans, la Côte d’Ivoire mène une lutte sans relâche contre le chanvre indien, communément appelé cannabis. Malgré cette répression constante, sa culture, sa vente et sa consommation persistent, parfois même en augmentation. Face à cette réalité et à l’évolution des politiques internationales, une question centrale émerge : faut-il continuer sur la voie de la prohibition ou repenser radicalement notre approche nationale du chanvre indien ?
Un changement de paradigme au niveau international
En décembre 2020, un tournant historique a eu lieu : la Commission des stupéfiants des Nations Unies (CND) a retiré le chanvre indien de la Liste IV de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, où il figurait parmi les substances les plus dangereuses sans valeur thérapeutique reconnue. Cette reclassification ne signifie pas une légalisation globale, mais elle reconnaît officiellement les vertus médicales du cannabis, ouvrant ainsi la porte à des recherches, à des usages médicaux encadrés et à un potentiel marché mondial légal.
Une Afrique en mouvement
Dans le sillage de cette décision onusienne, plusieurs pays africains ont sauté le pas :
Maroc : légalisation du cannabis à usage thérapeutique et industriel.
Ghana : régulation du cannabis pour usage médical et industriel.
Rwanda, Ouganda, Namibie, Afrique du Sud : politiques favorables à la culture et l’exportation du chanvre à but médical.
Ces pays attirent désormais des investissements internationaux massifs, créent des emplois, et positionnent leur agriculture dans les filières d’avenir, tout en encadrant les risques sociaux.
Et la Côte d’Ivoire ? Un statu quo aux effets pervers
En Côte d’Ivoire, la politique de répression reste ferme : arrestations régulières, destruction de plantations, criminalisation des consommateurs… Pourtant, le marché noir prospère, nourrissant des circuits mafieux, alimentant l’insécurité, et privant l’État de revenus fiscaux potentiels.
Paradoxalement, cette lutte acharnée bénéficie indirectement à certains milieux familiaux ou mafieux qui contrôlent la chaîne illégale de production et de distribution, échappant à tout cadre légal, sanitaire ou fiscal.
Pourquoi repenser notre stratégie ?
1. Économique : La Côte d’Ivoire a tout à gagner à développer un secteur légal du chanvre à usage médical et industriel : création d’emplois agricoles, recherche pharmaceutique, transformation locale, exportation.
2. Sanitaire : La légalisation encadrée permettrait un meilleur contrôle de la qualité des produits et une réduction des risques sanitaires liés à la consommation de substances coupées ou toxiques.
3. Sécuritaire : En privant les réseaux criminels de cette rente, l’État pourrait réduire les trafics, améliorer la sécurité intérieure et concentrer ses ressources sur les vraies menaces.
4. Scientifique : Une réforme ouvrirait la voie à la recherche universitaire et médicale, à la formation des professionnels de santé, et à l’accessibilité à de nouveaux traitements.
Une réflexion collective nécessaire
Le débat ne doit pas être réduit à un choix moral ou idéologique. Il s’agit d’un enjeu multidimensionnel : agricole, économique, sanitaire, sécuritaire, éducatif. Tous les acteurs doivent y prendre part : institutions publiques, forces de sécurité, personnel médical, chercheurs, juristes, société civile et politiques.
Il est temps de sortir du silence et du tabou, pour poser les bases d’un cadre légal adapté au contexte ivoirien, en s’inspirant des expériences réussies d’autres pays africains.
Refuser de réformer, c’est laisser prospérer un système opaque, dangereux et économiquement stérile. Repenser notre politique sur le chanvre indien, c’est faire preuve de courage politique, d’intelligence économique et d’humanisme pragmatique. La Côte d’Ivoire peut, à son tour, entrer dans l’histoire contemporaine du cannabis, non comme suiveuse, mais comme actrice souveraine d’un avenir mieux éclairé.


