Il est devenu commode, dans le camp de l’ancien président Laurent Gbagbo, d’invoquer la présence de l’opposition au gouvernement pour justifier l’échec de son action politique. Ce fut l’argument de Fabrice Lago dans le Life Talk de ce jeudi 12 juin. Cette ligne de défense a pourtant toutes les allures d’une défausse de responsabilités.

La vraie question, c’est de savoir qui à partir de 2000 avait la responsabilité de diriger notre pays et de garantir le fonctionnement des institutions. C’est bien Laurent Gbagbo. Oui, le président Gbagbo avait toutes les cartes en main. C’est lui qui enterinait l’entrée au gouvernement et pouvait, jusqu’aux moindres postes, écarter ou faire entrer certaines personnalités. Il a d’ailleurs usé de ce pouvoir lorsque, contre l’avis de certains, il a rejeté la nomination de Louis Dakoury-Tabley, proposée par le MPCI, ou lorsqu’il a écarté Kandia Camara (RDR) en raison de propos qu’il jugeait « injurieux et vexants » qu’elle aurait tenus à l’endroit de Simone Gbagbo en 2000. C’est donc faire preuve de mauvaise foi que d’affirmer que ses collaborateurs lui auraient été imposés.

En tant que chef de l’État, Laurent Gbagbo portait la responsabilité politique globale de l’action gouvernementale. Cette politique prend ses racines tant dans ses propres choix que dans le rapport de force politique de l’époque. Ce sont des données que certains préfèrent ignorer aujourd’hui. Cette explication, plutôt que d’atténuer son bilan, souligne son autorité… ou son impuissance.

Le discours du camp Gbagbo repose sur une contradiction majeure. Il s’agit de présenter Laurent Gbagbo comme un résistant empêché d’agir alors qu’il a pleinement exercé le pouvoir pendant une décennie. Comment peut-on simultanément revendiquer une posture de lutte contre le système et se plaindre d’avoir été paralysé, quand on a dissous des gouvernements, écarté des ministres et pris des décisions unilatérales ? Cette ambivalence révèle une mauvaise foi évidente. On ne peut être à la fois l’homme fort qui prend les rênes et la victime impuissante des circonstances.

Cette incohérence devient criante quand on examine le rôle du FPI et de l’entourage présidentiel. La radicalisation du parti au pouvoir et les divisions entre modérés et ultras ont considérablement affaibli la gouvernance de Gbagbo. Si l’opposition était si paralysante, pourquoi n’a-t-il pas commencé par assainir son propre camp ? Pourquoi avoir toléré les dérives de ceux qui se réclamaient de lui ? La vérité est que les difficultés de son régime provenaient avant tout de ses propres rangs.

Cette incapacité à assumer contraste avec l’attitude d’autres dirigeants africains. Le Président Nelson Mandela a su composer avec les nationalistes afrikaners, le Président Ouattara a dû gérer l’héritage du « gbagboïsme ». Imaginez ce que serait devenue la Côte d’Ivoire, si les autorités s’étaient montrées incompétentes à partir de 2011 face aux tentatives de déstabilisation nourries par les Jean-Noël Abéhi et leurs parrains ? Ces leaders ont fait face à des adversaires redoutables sans pour autant rejeter en permanence la faute sur autrui. La différence ? Ils ont compris que diriger, c’est justement surmonter les obstacles, pas s’en servir comme excuses éternelles. En persistant dans cette rhétorique victimaire, le camp Gbagbo ne fait que confirmer son incapacité à porter un regard lucide sur son propre bilan.

D’ailleurs, Gbagbo lui-même avait toutes les prérogatives de dissoudre son gouvernement lorsqu’il le jugeait défaillant. Cette option, il l’a d’ailleurs utilisée, par exemple, le 12 février 2010, quelques mois avant l’élection présidentielle, lorsqu’il a dissous tant le gouvernement que la Commission électorale indépendante. Son objectif, disait-il, était d’avoir un gouvernement « au service des Ivoiriens et non aux ordres des partis politiques ». Cela traduit le fait que le président pouvait reprendre la main lorsque la politique échappait, selon lui, à l’intérêt général.

Il est par ailleurs assez paradoxal d’entendre le camp Gbagbo se défausser sur l’opposition lorsque l’ancien président lui-même a affirmé que son opposant d’alors Guillaume Soro — son Premier ministre à partir de 2007 — a été son meilleur Premier ministre. Faut-il en conclure que toutes les lacunes de son action seraient le résultat de ministres incompétents, tandis que seul Soro aurait été parfait ? Cette lecture est trop simpliste et contrevient à toutes les responsabilités politiques que le président portait.

Que faut-il retenir ? Oui, chaque acteur politique a ses responsabilités. Mais le président Gbagbo portait la plus grande de 2000 à 2010, et faire porter le chapeau à d’autres est un déni de politique. La politique est l’art de décider, d’arbitrer et d’assumer — jusqu’au bilan de son propre mandat. C’est cela la réalité, quoique ce bilan soit désastreux et que personne ne veuille en assumer la paternité.

Yeo Degnimani

2 comments on “LE CAMP GBAGBO : L’ÉTERNEL DÉFAUSSEMENT DE RESPONSABILITÉS…

  1. Je suis déçu quand je vois de jeune intellectuels raisonnés ainsi car l’ancien président monsieur Laurent Gbagbo a dirigé la Côte d’Ivoire sous une rébellion dont 95 % des membres sont les actuels cadres du RDR. Alors soyons raisonnable et apaisons notre pays dans une cohabitation fraternelle

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