Le Pakistan a reconnu officiellement, ce jeudi 26 mars, être impliqué dans des discussions indirectes entre les États-Unis et l'Iran, transmettant des "messages" aux deux parties.
Le Pakistan a reconnu officiellement, ce jeudi 26 mars, être impliqué dans des discussions indirectes entre les États-Unis et l'Iran, transmettant des "messages" aux deux parties. En coulisses, le puissant chef de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, un "chouchou" de Donald Trump, serait l'intermédiaire au cœur d'une diplomatie parallèle de moins en moins discrète. Récit.Donald Trump l'a surnommé son "maréchal préféré". Asim Munir, chef de l'état-major pakistanais, bénéficie des faveurs du président américain depuis la guerre de quatre jours entre l'Inde et le Pakistan en mai. C'est Asim Munir qui avait proposé le nom de Donald Trump pour le prix Nobel de la paix, après que ce dernier eut revendiqué la paternité d'un cessez-le-feu.
Capitalisant sur sa proximité avec Trump, le nouvel homme fort d'Islamabad opère en coulisses depuis le début de la guerre au Moyen-Orient comme un acteur clé dans les échanges diplomatiques informels entre Washington et Téhéran.
Récemment, le maréchal a conduit des discussions avec des négociateurs américains dans le Golfe. "Il y a environ deux à deux semaines et demie, le maréchal Asim Munir s'est rendu à Oman pour un voyage qui n'a pas été rendu public et il a eu une réunion de quatre heures avec (Steve) Witkoff et (Jared) Kushner", a précisé lundi soir l'ancien ambassadeur pakistanais à Oman, Imran Ali Chaudhry, à 92 News, une chaîne de télévision pakistanaise. Le chef de l'armée pakistanaise s'est également entretenu lundi par téléphone avec Donald Trump.
D'après deux responsables informés des dossiers diplomatiques, qui se sont confiés au New York Times, le maréchal Munir entretiendrait aussi des liens étroits également avec ses voisins, et notamment le Corps des Gardiens de la révolution islamique iranien, qui est plus que jamais l'épine dorsale du régime.
Selon des responsables iraniens et pakistanais qui ont conservé l'anonymat, il a récemment pris contact avec Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et ancien commandant des Gardiens de la révolution, lui proposant qu'Islamabad accueille des pourparlers entre l'Iran et les États-Unis.
Ce type d'échange n'est pas rare. Le Pakistan a transmis au moins une demi-douzaine de messages entre les États-Unis et l'Iran, d'après cinq sources officielles pakistanaises citées par Reuters.
Plusieurs médias, dont le New York Times et la chaîne de télévision israélienne Channel 12, avancent aussi que c'est par l'entremise du Pakistan que l'administration Trump a fait passer le plan de paix en 15 points, que l'Iran a dit avoir rejeté mercredi soir.
Le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Ishaq Dar a toutefois affirmé jeudi 26 mars que des négociations indirectes étaient en cours pour mettre fin à la guerre en Iran et qu'Islamabad jouait le rôle d'intermédiaire "par le biais de messages transmis".En se disant prêt à accueillir des pourparlers de paix entre américains et iraniens, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif semble lui aussi jouer un rôle dans ces discussions indirectes.
"Munir aurait eu une conversation avec Trump ces derniers jours, alors que le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif discutait avec le président iranien Massoud Pezeshkian. Chacun se partage la tâche, dans ce régime pakistanais qui est 'dual', il y a les civils, mais les militaires jouent un rôle important", analyse Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la région. "Le maréchal Munir est un personnage puissant, qui a beaucoup de contacts. Il est quasiment investi d'un rôle diplomatique en complément de la diplomatie officielle pakistanaise".
Médiateur neutre aux yeux de Téhéran
Le Pakistan abrite la deuxième plus grande population musulmane chiite après l'Iran, et le pays n'accueille aucune base américaine, ce qui renforce sa perception de médiateur neutre aux yeux de Téhéran.
"Le Pakistan jouit d'une crédibilité inhabituelle en tant que médiateur : il entretient des liens fonctionnels tant avec Washington qu'avec Téhéran, tandis que son histoire de relations tendues avec chacune de ces parties lui confère juste assez de distance pour être perçu comme un intermédiaire crédible", souligne auprès de Reuters Adam Weinstein, directeur adjoint du programme Moyen-Orient au Quincy Institute, basé à Washington.
Islamabad peut également faire valoir son rôle historique d'intermédiaire, la mission diplomatique de facto de Téhéran aux États-Unis étant hébergée au sein de l'ambassade du Pakistan à Washington depuis la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l'Iran en 1979.Côté américain, le maréchal Munir a noué des relations étroites avec Donald Trump pour mettre un terme à des années de méfiance réciproque. Le chouchou du milliardaire américain a rencontré le président des États-Unis à trois reprises au moins, dont une fois en juin où il a été reçu pour un déjeuner privé à la Maison Blanche, comme le révélait The Economist cet été.
Le Premier ministre Shehbaz Sharif (à gauche), et le maréchal Asim Munir (à droite) reçus par Donald Trump à la Maison Blanche, le 26 septembre 2025
Le Premier ministre Shehbaz Sharif (à gauche), et le maréchal Asim Munir (à droite) reçus par Donald Trump à la Maison Blanche, le 26 septembre 2025. © AFP / Bureau du Premier ministre pakistanais
Outre un rapprochement diplomatique – le Pakistan fait partie des pays qui ont accepté de rejoindre le Conseil de la Paix du président américain Donald Trump –, les deux États ont aussi relancé leurs relations commerciales ces derniers mois.
Le Pakistan a conclu un accord avec une entreprise de cryptomonnaie liée à la famille Trump pour utiliser son stablecoin USD1 dans le cadre de paiements transfrontaliers, tandis que l'envoyé de la Maison Blanche Steve Witkoff a aidé à négocier un accord pour rénover l'hôtel Roosevelt de New York, propriété de la compagnie aérienne nationale pakistanaise.
Par ailleurs, selon The Economist, les États-Unis pourraient passer des contrats d'armement avec le Pakistan, qui dépend actuellement de la Chine pour quatre cinquièmes de son arsenal militaire.
L'accord de défense avec Riyad
Conscient de leurs atouts, les Pakistanais se préparent depuis le début de la semaine à accueillir d'éventuels pourparlers directs entre Américains et Iraniens, rapporte Le Monde. "Le plus luxueux établissement d'Islamabad, l'hôtel Serena, aurait été approché, un dispositif de très haute sécurité serait prêt à être déployé", précise le quotidien.
De tels pourparlers conféreraient au Pakistan une stature internationale inédite depuis son rôle dans la médiation ayant conduit à la visite du président américain Richard Nixon en Chine en 1972.
Mais si Islamabad se voit en médiateur, tout indique qu'un nouveau cycle de négociations entre Américains et Iraniens reste improbable. "Le Pakistan ne joue pas tant le rôle de médiateur que d'intermédiaire", nuance Jean-Luc Racine. Au-delà du prestige diplomatique, le Pakistan a tout intérêt à ce que la situation se calme, car il aurait beaucoup à perdre, souligne le chercheur.
D'abord parce qu'un accord de défense mutuelle entre Islamabad et Riyad, signé en septembre, oblige les deux pays à se porter mutuellement secours. Or, après les frappes israélo-américaines contre l'Iran, Téhéran a riposté en visant plusieurs États du Golfe, dont l'Arabie saoudite. Le Pakistan se retrouve ainsi contraint de ménager ses alliés, dans un délicat exercice d'équilibre.
Et ce d'autant que Riyad est un partenaire précieux pour le Pakistan, accablé par la dette. "L'Arabie saoudite, comme d'autres pays du Golfe, sont des pays qui contribuent avec le Fonds monétaire international, à prêter de l'argent au Pakistan qui se trouve dans une impasse économique et financière", explique Jean-Luc Racine. L'accord de défense entre les deux pays résulte de ce soutien financier.
Taliban au Nord et Baloutches au Sud
Le Pakistan, dans une situation économique difficile, a tout intérêt à ce que le détroit d'Ormuz reste praticable. Bien qu'un de ses pétroliers ait été autorisé à passer par les Iraniens, le pays a déjà anticipé la pénurie de pétrole. Le gouvernement a pris plusieurs mesures, notamment les cours en ligne pour les élèves, l'incitation au télétravail et l'augmentation du prix du carburant afin de limiter les déplacements et le stockage.
Par ailleurs, le Pakistan abrite la deuxième communauté chiite la plus importante au monde après l'Iran. La mort du guide suprême Ali Khamenei a déclenché des manifestations violentes à Islamabad et Karachi, faisant au moins 20 morts. À Karachi, les protestataires s'en sont pris au consulat américain. Les manifestations ont tourné à la violence, et les forces de sécurité ont eu recours à des gaz lacrymogènes.
Dans un subtil jeu d'équilibriste, le maréchal Munir a rencontré les représentants du clergé chiite pour tenter de calmer les esprits, tandis que le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif a condamné l'assassinat de l'ayatollah Ali Khamenei et adressé ses félicitations lors de la nomination de son fils et successeur, Mojtaba.
Cette instabilité intérieure s'ajoute aux tensions géopolitiques à la frontière avec l'Iran, renforçant les défis sécuritaires auxquels Islamabad doit faire face. Le Pakistan partage une frontière sensible de 959 km avec son voisin iranien, traversant la province du Baloutchistan côté pakistanais et le Sistan-et-Baloutchistan côté iranien. Dans cette région, des séparatistes baloutches mènent des attaques.Or, l'instabilité à la frontière irano-pakistanaise est aggravée par la guerre en Iran, qui pourrait affaiblir le contrôle de Téhéran sur le Sistan-et-Baloutchistan. Un effondrement ou un affaiblissement du régime iranien laisserait un vide rapidement exploité par les séparatistes baloutches contre le Pakistan. Déjà engagé dans un conflit au nord contre les Taliban pakistanais à la frontière afghane, le Pakistan serait alors confronté à un second foyer d'insurrection difficile à gérer.
Avec AFP et Reuters
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