Le régime politique sénégalais repose sur un exécutif bicéphale. Le Président de la République incarne la continuité de l’État, définit les grandes orientations stratégiques et représente la nation à l’international.
Le régime politique sénégalais repose sur un exécutif bicéphale. Le Président de la République incarne la continuité de l’État, définit les grandes orientations stratégiques et représente la nation à l’international. Le Premier ministre, quant à lui, dirige l’action gouvernementale et assure la mise en œuvre concrète des politiques publiques.
Des signaux de tensions persistantes apparaissent au sommet de l’exécutif, entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Cette situation pose une question centrale : le Sénégal, engagé dans une phase décisive de son développement démocratique et économique, peut‑il durablement supporter une division au sommet de son pouvoir exécutif ? Analyse.
« Lorsqu’on observe Ousmane Sonko, l’on s’aperçoit qu’il appartient à cette catégorie de personnalités politiques qui n’est pas faite pour jouer les seconds rôles. Par conséquent, il était évident qu’avec le temps, cette position de second dans la machine politique allait finir par être brisée, pour laisser le loup caché en lui « se déchaîner ». Et puis, le pouvoir en lui-même, il est impossible qu’il soit partagé. Même la structure du pouvoir montrait que cet attelage n’était pas viable à long terme », précise pour sa part à TV5MONDE Jacob Katina Koné, chroniquer et consultant en communication ivoirien.
La particularité du contexte actuel tient à la trajectoire des deux dirigeants. Ousmane Sonko demeure la figure centrale du PASTEF, l’ancien mouvement d’opposition ayant conduit à l’alternance. Son influence politique et sa base militante structurée lui confèrent un poids considérable. Bassirou Diomaye Faye, devenu chef de l’État dans un contexte exceptionnel, exerce quant à lui l’autorité institutionnelle suprême.
Sous couvert d’anonymat, un écrivain et intellectuel sénégalais a confié à TV5MONDE : « Mon intuition, c'est que Bassirou Diomaye Faye, à mesure qu'il prenait le pouvoir, voyait qu'il est le dépositaire et le garant suprême — on est dans un présidentialisme fort.
Il s'est rendu compte que le statut d'obligé, d'une certaine manière, ne pouvait pas être son destin. Et puis surtout, ce qui a précipité la rupture, c’est cette colère noire d’Ousmane Sonko devant le bureau national du Pastef, disant que le Sénégal a un problème d'autorité et que grosso modo, le président ne suit pas les recommandations. »
Cette dualité entre légitimité institutionnelle et légitimité militante, crée un terrain sensible où la coopération doit constamment primer sur la compétition.
Les risques institutionnels d’un exécutif divisé
De fait, les tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko paralysent le fonctionnement de l’Etat, alors que le pays a besoin d’une gouvernance stable pour faire face à la crise économique et sociale. Les désaccords sur la gestion de la coalition et la répartition des pouvoirs affaiblissent la crédibilité du gouvernement sénégalais.
Cet affrontement au sommet de l’Etat fait aussi peser des menaces sur la cohésion du PASTEF. Le parti au pouvoir est divisé entre les fidèles de Sonko et ceux de Faye. Ce qui risque à terme, de fragmenter leur base électorale et de favoriser l’opposition, notamment en vue de la présidentielle de 2029.
« Oui, c'est clair que la pression, à nouveau, va monter si les populations ont le sentiment qu'au quotidien, ce qui intéresse au plus haut niveau de l'État, c'est justement le positionnement politique, c'est cette rivalité. Je pense qu'il va y avoir effectivement de plus en plus de mécontentement. », analyse Gilles Yabi, analyste politique, fondateur et directeur exécutif du think tank citoyen WATHI.
Ces éléments, même lorsqu’ils relèvent davantage de perceptions que de ruptures officielles, contribuent à installer un climat d’incertitude. Dans un système politique où la stabilité de l’exécutif est essentielle, l’image d’un pouvoir fragmenté peut fragiliser la confiance des citoyens.
Un conflit durable au sommet de l’État peut produire plusieurs effets structurels : un ralentissement de l’action publique, une perte de lisibilité politique, une fragilisation de l’appareil administratif, ou encore des tensions parlementaires. Les grandes réformes nécessitent coordination et cohérence. Les arbitrages interministériels peuvent être retardés lorsque les orientations divergent.
Les citoyens comme les partenaires internationaux ont besoin d’une ligne directrice claire. Des discours dissonants affaiblissent la perception d’autorité. Les hauts fonctionnaires peuvent se retrouver dans des situations d’hésitation stratégique, si les priorités politiques manquent de clarté. Une rivalité prolongée peut encourager les luttes d’influence au sein de la majorité politique.
Les enjeux économiques : un moment critique pour le Sénégal
Sur le plan économique et social, cette situation peut entraîner une crise de confiance. Les marchés financiers et les investisseurs réagissent en effet mal à l’instabilité politique. La dégradation de la note du Sénégal par les agences de notation – par exemple fin octobre 2025 par l’agence Moody’s –, ainsi que la suspension du programme du FMI, reflètent une perte de confiance dans la capacité du pays à gérer sa dette et à relancer l’économie.
« D'un point de vue économique, nous savons déjà que le régime de Macky Sall a laissé au Sénégal des dettes cachées, qui ont été révélées effectivement récemment. Le Sénégal est donc dos au mur. », estime pour sa part Jacob Katina Koné.
Selon nos confrères de l’Agence de presse sénégalaise (APS), citant Bloomberg, l’agence de presse spécialisée dans les marchés financiers, l’Etat du Sénégal a remboursé 471 millions de dollars (environ 270 millions de CFA), une partie de sa dette extérieure, avant la date fixée ce vendredi 13 mars 2026, se mettant ainsi à l’abri d’un défaut de paiement. Selon le FMI, l’un de ses partenaires financiers, le Sénégal est confronté à un endettement de 132% du PIB, le produit intérieur brut.
Et toujours sous couvert d’anonymat, notre écrivain et intellectuel sénégalais renchérit : « Même en période d'embellie économique, on ne peut pas se payer le luxe d'une guéguerre à la tête de l'État. Et encore moins quand les indicateurs économiques sont aussi préoccupants. Le Sénégal ne peut se permettre de perdre du temps avec des querelles au sommet de l'État, parce que le pays a beaucoup à construire. Et si l'enthousiasme qui a porté Faye et Sonko au pouvoir venait à s'effondrer, enthousiasme porté majoritairement par la jeunesse, alors le pays rentre dans un cycle assez ténébreux. »
Le contexte économique actuel rend la stabilité politique d’autant plus cruciale. Le Sénégal entre dans une phase déterminante marquée par : l’exploitation prochaine des ressources pétrolières et gazières, des négociations financières internationales majeures, des attentes sociales fortes concernant l’emploi et le pouvoir d’achat, et pour finir, une jeunesse démographiquement dominante, qui exige des perspectives concrètes.
Quelles évolutions possibles ?
Malgré les tensions, certains observateurs estiment qu’un compromis institutionnel reste envisageable, notamment pour éviter une paralysie totale de l’Etat. Les deux hommes pourraient tenter de gérer leurs divergences en public tout en négociant en coulisses, afin de préserver une apparence d’unité face aux défis économiques et sociaux.
Face aux militants du PASTEF au début de ce mois de mars, Ousmane Sonko a évoqué la possibilité « d’une cohabitation douce » si le président Bassirou Diomaye Faye s’écarte de la ligne du parti, mais sans rupture frontale. Cela signifierait une collaboration minimale, avec une distinction claire des rôles et des sphères d’influence.
Une rupture définitive reste cependant possible. Le fait pour le président d’avoir structuré sa propre coalition « Diomaye Président », distincte du PASTEF, et d’avoir adopté des textes fondateurs sans consulter Ousmane Sonko, est un indicateur fort en ce sens.
Si la rupture venait à s’aggraver, deux camps pourraient émerger. Celui du président Bassirou Diomaye Faye, autour de la coalition « Diomaye Président », ouverte cependant à d’autres forces politiques, y compris d’anciens opposants, en vue des élections de 2029. Et celui de Sonko, se positionnant comme leader naturel de l’opposition, avec le PASTEF comme base militante.
Si le président poursuit sa stratégie de marginalisation d’Ousmane Sonko et ses proches, comme avec le limogeage d’Aïssatou Mbodj, le Premier ministre pourrait estimer qu’il n’a plus d’autre choix que de quitter le gouvernement afin de préserver son leadership et sa crédibilité. Mais cette stratégie de la rupture totale pourrait profiter à de nouveaux acteurs politiques.
Le président Bassirou Diomaye Faye a en effet été élu grâce au PASTEF et à la popularité d’Ousmane Sonko. Sans ce parti, il pourrait perdre une partie de sa légitimité et de son ancrage militant, surtout auprès des jeunes et des classes populaires. Aujourd’hui, le PASTEF domine l’Assemblée nationale et une grande partie de l’appareil d’Etat. Gouverner sans lui obligerait le président à composer avec une opposition interne forte, avec des risques de motion de censure.
Pour s’émanciper du PASTEF, le président pourrait élargir sa coalition en y intégrant des partis modérés et d’anciens opposants. Il peut aussi tenter de contourner les structures partisanes, en gouvernant par ordonnaces ou décrets, et en misant sur les personnalités de la société civile. Mais une gouvernance sans le PASTEF risquerait d’aggraver les tensions institutionnelles, et de plonger le pays dans une crise de légitimité, surtout si Sonko passe dans l’opposition.
La crise actuelle illustre les limites d’une alliance fondée sur des circonstances exceptionnelles – l’invalidation de Sonko en 2024. Le Sénégal se trouve par conséquent à un carrefour : soit les deux têtes de l’exécutif trouvent un modus vivendi, soit le pays entre dans une phase de recomposition majeure, avec des risques importants pour sa stabilité.
Fatim THAM

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